Football – Ishmael Yartey veut rebondir au Stade Nyonnais. Pour mieux oublier tous les tracas qui ont pourri une carrière ultra prometteuse.

Il n’avait plus joué en compétition depuis le 12 mai à Kriens, avec les M21 d’un FC Sion où il a longtemps été «prisonnier». Le voilà de retour avec le Stade Nyonnais. Après son premier match à Cham (défaite 1-0) et avant la réception de Stade Lausanne-Ouchy samedi, Ishmael Yartey revient sur une carrière en forme de film pas toujours rose.

Ishmael Yartey, on a envie de retracer votre vie – la mission vous motive-t-elle?

Oui. Il faut remercier Dieu pour tout ce qu’on rencontre. Dès le moment où on a la vie et la santé, on est en mesure d’améliorer les choses.

On imaginait trouver un jeune homme triste, or vous dégagez la sagesse de l’ancien.

Triste? Je ne peux pas être triste, dans ma vie. C’est pour ceux qui sont à l’hôpital qu’on doit être triste. Moi j’ai la santé, la force. Donc je ne vois pas pourquoi je devrais être triste.

Vous préférez commencer par le début, avec le petit Ishmael au Ghana, ou par votre actualité avec ce rebond au Stade Nyonnais?

C’est égal.

Alors partons pour Agona Swedru!

Je suis né à Accra, mais c’est dans cette petite ville que j’ai grandi. Ce n’était pas facile parce que j’avais quatre frères aînés – un sixième enfant arrivé ensuite. On habitait seulement avec notre maman, parce que notre père vivait à Londres. Ce n’était pas simple. Depuis tout petit, toute ma vie a tourné autour du foot. Mes frères et ma maman m’ont raconté: je ne pensais qu’à courir derrière un ballon. J’ai grandi avec lui.

A quel moment, derrière le jeu, avez-vous vu la possibilité de faire du football un métier?

Un de mes amis, qui jouait dans un club, m’a dit un jour que les entraîneurs feraient le tour de la ville. Ma maman ne voulait pas me laisser aller parce qu’après l’école, il fallait s’occuper du travail, avec elle. Entre mes grands frères, le coach et moi, nous avons réussi à la convaincre de me laisser aller à cette journée d’essai. J’ai tapé dans l’œil de tout le monde. J’avais 13 ans. C’est à partir de là que l’idée de devenir un bon footballeur a fait son chemin.

Quatre ans plus tard, le rêve prend forme puisque vous êtes engagé par Benfica. Comment cela s’est-il passé?

J’avais été élu meilleur joueur d’un tournoi disputé au Togo avec les M17 du Ghana. Un agent français m’a alors amené pour faire des essais à Lille puis à Marseille, avec Djibril Cissé, Franck Ribéry et tous les autres. Je n’étais pas concentré sur ce que je faisais, je ne regardais qu’eux, ceux que deux mois plus tôt je voyais à la télé. J’ai passé encore cinq jours à Rennes, puis l’agent a voulu que j’aille à Monaco. Mais c’est à ce moment que j’ai dû rejoindre l’équipe nationale M17, qui s’apprêtait à jouer le Mondial en Corée du Sud. Après notre demi-finale contre l’Espagne, le Sporting Portugal, alors que je n’étais même pas rentré, avaient déjà envoyé des recruteurs pour parler avec mes parents.

Mais vous avez signé chez le rival, Benfica…

Attendez, je vous explique. Le directeur du Sporting, celui qui avait sorti des joueurs comme Figo, Quaresma ou Cristiano Ronaldo, me voulait. Après six jours au pays, j’ai rejoint Lisbonne et c’est en arrivant là-bas que mon président au Ghana a commencé à dire: «Attends, Benfica a fait une meilleure offre.» Moi je ne voulais pas aller à Benfica, mais au Sporting, parce que tout le monde me disait que les jeunes y avaient davantage leur chance.

Mais on vous a obligé d’aller à Benfica.

Oui. On m’a dit que comme Benfica avait aussi acheté Freddy Adu, ils avaient besoin d’un autre Ghanéen pour l’accompagner. J’ai répondu que chacun avait son parcours, mais on ne m’a pas laissé le choix.

Et à 17 ans déjà, vous étiez au cœur du football business et de toutes ses dérives.

Oui. Quand Quique Sanchez Flores a remplacé José Antonio Camacho à la tête de la première équipe, il m’a convié à m’entraîner avec eux. J’ai reçu un nouveau contrat de quatre ans, mais le club venait d’engager, outre Adu, Angel Di Maria et Fabio Coentrao à mon poste. Alors j’ai été prêté à Beira Mar au bout de six mois. Nous y avons fêté la promotion avec Leonardo Jardim. Puis on m’a prêté à Fatima pendant six mois. Là j’ai dit à Rui Costa (ndlr: directeur sportif de Benfica) que je ne voulais plus jouer en 2e division. Jardim voulait me reprendre, mais ça ne s’est pas fait…

A ce stade de l’histoire, n’avez-vous pas l’impression que ce sont les autres qui dictent votre chemin?

Oui, c’est bizarre. A chaque fois que je prenais une direction, c’est comme s’il y avait quelque chose pour me bloquer un peu. Mais je fais confiance à Dieu pour me mettre sur la bonne voie.

Donc Dieu, à ce moment-là, vous envoie au Servette FC…

Oui (il rigole). João Alves, qui m’avait eu en M19 avec Benfica, a voulu me faire venir quand Servette est monté en 1re division (ndlr: été 2011). Il avait été comme un papa pour moi à Lisbonne, où il avait toujours tout fait pour que j’aie le sourire, dans une ville que je ne connaissais pas, alors que je ne parlais pas un mot de portugais. Il a été comme un père, alors je n’ai pas hésité à le rejoindre.

Peut-on dire que ce fut la meilleure saison de votre carrière?

Oui. C’est l’année où j’ai été le plus content dans ma vie. Les gens, les supporters, le staff, les joueurs, Genève, tout était parfait. Je voulais vraiment rester après cette saison, j’ai même commencé la préparation avec Servette, j’allais tous les jours à l’entraînement…

Mais une fois de plus, vous n’avez pas eu le choix…

Benfica a dit non, parce qu’ils voulaient me vendre ailleurs. Avec mon agent anglais, on a essayé de trouver une solution, mais Benfica m’a rappelé. Je ne voulais plus être prêté, alors je suis parti à Sochaux.

N’avez-vous pas eu le sentiment, alors, d’être traité comme une vulgaire marchandise ?

Il y a des contrats, vous savez. Il se trouve que dans certains cas, les clubs ont plus de force que le joueur. Il m’est arrivé de faire le forcing, d’aller au bras de fer mais, au final, le club était plus fort que moi.

C’est révoltant, non?

Ouais. Je n’ai jamais été libre de choisir. Je n’ai pas réussi à obtenir ce que je voulais.

Avec cette expérience qui a tourné court à Sochaux, puis vos aventures au FC Sion, on ne peut pas dire que cela se soit arrangé…

Aujourd’hui encore, je ne comprends pas cette histoire. Je me suis engagé à Sion pour quatre ans (ndlr: à l’été 2014, après une première saison en prêt), à un moment où il n’y avait aucune continuité au niveau de l’effectif et de l’entraîneur. Après, il y a eu cette histoire de transfert (ndlr: Sion, qui n’avait pas réglé dans les temps le montant qu’il devait à Sochaux, a été par la suite condamné à une forte amende et une suspension de deux ans en Coupe d’Europe).

Avez-vous le sentiment que Christian Constantin vous a fait payer cette affaire?

Bon, je ne sais pas (sourire). Mais ça peut être une possibilité, un facteur. La vérité c’est qu’après ça, je n’ai plus jamais reçu ma chance. Je ne comprenais pas. Mais je ne suis pas quelqu’un qui aime poser des questions. Alors j’ai continué à bien faire mon travail. Peut-être aurais-je dû me battre, demander des explications. Mais je ne suis pas comme ça. Donc voilà, beaucoup de choses se sont passées, mais je n’ai rien dit.

Encore un prêt à Portland, puis un autre à Gil Vicente, et vous voilà «condamné» à végéter deux ans avec les M21 du FC Sion…

C’était ça ou trouver une solution ailleurs. Mais comme j’étais avec les M21, aucun club ne voulait payer quelque chose pour moi. Pourtant tous mes entraîneurs, dont Michel Decastel et Maurizio Jacobacci, ont dit que mon comportement était exemplaire, raison pour laquelle je suis devenu le capitaine des M21. J’ai d’abord refusé, puis accepté, par respect. J’étais obligé de jouer mon rôle.

Avez-vous songé à tout envoyer balader ?

J’ai essayé quelques fois de me sortir d’ici, j’ai eu des contacts avec Servette à un moment. Mais le FC Sion n’a jamais accepté.

N’avez-vous pas été trop gentil, dans ce milieu parfois si dur?

Bon. Mon coach me disait ça quand je suis arrivé en France: «Tu es trop gentil, il ne faut pas.» Mais je suis né comme ça, mon père est aussi comme ça. Je ne peux pas changer qui je suis à cause du football, même si le football est ma vie. Je dois avant tout rester moi-même.

Vous avez donc préféré rester fidèle à votre nature, au risque de sacrifier votre carrière?

Oui. Je suis né avec le football, je l’aime. Mais je ne pourrai pas y jouer jusqu’à ma mort. Tandis que les relations, le respect que tu témoignes aux gens, c’est pour toute la vie. Cela ne s’en va plus.

La bonne nouvelle, dans tout ça, c’est qu’Ishmael Yartey, 28 ans, est désormais un homme libre…

Oui, je suis libre. J’ai essayé de trouver un nouveau chemin dans ma carrière. Cela faisait deux mois que je discutais avec les dirigeants nyonnais, tout en m’entraînant avec Monthey et un préparateur physique à côté. Fin septembre, comme je ne voulais pas rester à la maison, sans compétition, je me suis dit pourquoi pas? Retrouver du plaisir, les matches… C’est ma vie, il faut que je joue.

Votre nouvel entraîneur John Dragani a dit: «L’homme m’intéresse au moins autant que le joueur. Humainement, c’est une très belle personne.» A-t-il raison?

Il dit ça parce que dès les premiers contacts, le rapport a été bon entre nous. Parmi tous les coaches avec qui j’ai évolué, aucun ne vous dira que je lui ai manqué un jour de respect ou à qui que ce soit d’autre au sein d’un club. Je n’ai jamais causé le moindre problème à personne. Jamais.

Avez-vous encore des rêves dans le football?

Oui, c’est pour ça que j’attendais jusqu’au dernier moment. Je sais que mes qualités sont toujours là. Je rêve toujours de jouer au plus haut niveau. Ces deux ans en M21 font que les clubs ne croient plus en moi. J’avais des options à l’étranger, comme à Malte, en Bulgarie. Mais je ne voulais pas aller juste pour aller. J’ai attendu une bonne solution jusqu’au 29 septembre, avant d’accepter l’offre de Nyon. C’est un bon club, qui veut monter en 2e division, ce qui constitue un challenge intéressant. Je veux les aider à atteindre ce but. J’ai signé pour la saison et après, on verra.

Quand vous repensez à vos rêves de gosse, êtes-vous déçu?

Oui, c’est normal. Avec les qualités qui sont les miennes, je sais qu’au moment où nous parlons, je pourrais être à un tout autre niveau.

Où?

Dans l’un des plus grands championnats, avec un club qui joue en Ligue des champions – je connais mes qualités et mon amour pour le foot. Mais comme on l’a dit, il y a toujours eu un obstacle sur mon chemin. Je ne sais pas si c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. C’est bizarre, mais c’est déjà du passé. Je ne peux plus rien y faire, je dois regarder devant. Je le répète: j’ai la santé, la force, donc tout est encore possible pour moi.

Votre nez ou votre petit doigt vous disent-ils qu’un jour, vous jouerez en Ligue des champions?

On ne peut jamais dire jamais. Aujourd’hui, tu peux être en bas, demain en haut, ou l’inverse. Alors il faut travailler pour s’attirer les bonnes grâces de Dieu. Ne jamais dire jamais. Etre content de ta vie, travailler à fond et espérer en un bon avenir.

Votre vie est un film, non? Avez-vous branché des producteurs?

(Il rit). Nooon. Tout ce que j’ai déjà traversé est compliqué. Mais si Dieu me donne cette force de ne pas être triste, d’y croire encore, je lui dis merci, comme à ma famille et toutes les personnes qui croient encore à mes qualités. C’est pour eux que je vais tout faire pour essayer de revenir plus fort. On verra, on ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie. Il n’est pas encore tard.

Simon Meier  – (24 heures)